« Halte à la violence »

mardi 16 septembre 2014
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P. Maurice Sauvé - chanoine - directeur du Cèdre
Homélie du chapître le jeudi 11 septembre 2014 sur l’évangile du jour (selon saint Luc 6,27-38)

Voilà un passage d’Évangile qui est une véritable provocation au bon sens.
Jésus n’est décidément pas un maître facile à comprendre, et encore moins à suivre.

Parmi toutes ces exhortations, il n’y en a guère qu’une qui nous paraisse raisonnable,
tout en étant déjà suffisamment exigeante :
« Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. »
Ce n’est déjà pas simple, mais au moins cela nous paraît un idéal à taille d’homme.
C’était la bonne morale qu’on apprenait autrefois dans toutes les écoles, aussi bien laïques que privées.
« Aimer ceux qui nous aiment … faire du bien à ceux qui nous en font … prêter quand on est sûr qu’on nous rendra … »
Ne voilà-t-il pas les principes de base qui font l’honnête homme et la bonne société ?

Mais Jésus a bien autre chose à dire à ses disciples. Il ne se présente pas comme un sage qui enseignerait l’art de bien vivre, de façon réfléchie et modérée, à la mesure de notre nature. Sa parole vient de plus haut, et c’est au nom de Dieu, son Père, qu’il interpelle ceux qui veulent bien l’entendre :
« Au contraire, affirme-t-il, je vous le dis à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis … faites du bien à ceux qui vous haïssent … souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent …  »

Et quand St Luc met par écrit ces paroles, il le fait à l’usage des premiers chrétiens persécutés qui savent ce que c’est que d’avoir des ennemis et d’être détestés, d’être exposés à la torture, et de voir ses biens confisqués. Il ne s’agit donc pas de belles phrases en l’air, planant dans l’irréel. Ce sont des consignes pour chrétiens en situation de persécution.

Mais elles restent valables, pour tous ceux qui se veulent disciples de Jésus, comme une orientation fondamentale, applicable dans la vie ordinaire. Sans doute avons-nous l’impression de ne pas nous connaître d’ennemis. Pourtant, la vie la plus banale offre des occasions de relations conflictuelles ; et nous savons bien qu’une simple égratignure mal soignée peut avoir des conséquences très graves, surtout quand il s’agit de blessures d’amour propre ou d’intérêt. C’est vrai à l’intérieur des familles et entre voisins. Tant de mésententes ont commencé par de petits désaccords qu’on a laissé s’envenimer, au lieu de chercher à s’expliquer, avec un parti pris de bienveillance. Car nous sommes d’instinct portés au soupçon, à la jalousie, à l’avidité et nous nous laissons facilement prendre dans un engrenage d’agressivité qui peut faire, si on n’y prend garde, et si on ne réagit pas assez vite que bientôt on n’arrive plus à sortir d’un cycle infernal de méchanceté. On s’étonne de voir des pays se déchirer, clan contre clan, dans une escalade de violence suicidaire. Évidemment les proportions et les conséquences ne sont pas les mêmes, mais y a-t-il vraiment une différence de nature entre ces conflits armés et les querelles mesquines où s’affrontent chez nous les individus et les familles ?

Bien sûr il ne s’agit pas d’être mou et lâche, en « laissant le renard faire la loi dans le poulailler ». Une société doit s’organiser pour imposer la justice, même à ceux qui n’en veulent pas. Les responsables se doivent de prendre des mesures pour empêcher de nuire les violents, les exploiteurs, les magouilleurs. Chaque individu même a le devoir
de porter assistance à personne en danger. La défense du faible est une priorité dans l’Évangile.
Les propos de Jésus visent avant tout une conversion personnelle intérieure, et certaines formules choisies pour faire choc ne sont manifestement pas à prendre au pied de la lettre :
Par exemple, St Jean nous raconte que Jésus lui-même, au cours de son procès fut giflé par un garde. Il ne tendit pas l’autre joue, mais protesta : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal, mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? ». Il n’en reste pas moins que Jésus engage ses disciples à une vraie conversion du cœur et du comportement. Il s’agit de développer une attitude de bienveillance, de miséricorde et de pardon, qui soit de nature à briser la spirale de violence dans laquelle nous sommes trop portés à nous laisser entraîner.
Ce n’est pas une attitude de faiblesse, bien au contraire, car il faut une grande force de caractère pour résister avec dignité au déchaînement de l’agressivité et pour faire discrètement le premier pas en vue d’une réconciliation.

Pourtant Jésus ne cherche pas à mettre en valeur l’héroïsme du pardon et de l’amour des ennemis. Il ne nous invite pas à être des sur-hommes, mais des fils de Dieu. C’est là que se trouve l’intérêt majeur de ce passage d’Évangile. Jésus ne fonde pas le comportement de ses disciples sur la noblesse de la générosité pas plus que sur l’efficacité possible de l’amour pour désarmer l’adversaire. Ses motivations sont essentiellement des motivations de foi : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux … Alors vous serez les fils du Très Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants. »
Le fondement de la morale chrétienne c’est Dieu, tel que Jésus nous l’a fait connaître :
Le Dieu Père qui aime gratuitement, le semeur qui jette la graine partout, même dans les ronces et les épines, le berger qui va chercher la brebis perdue, le père qui va au devant de l’enfant prodigue, celui qui, quoi qu’il arrive, continue de faire confiance à ses enfants. Et pour nous parler de Dieu, Jésus ne s’est pas contenté de nous raconter de belles histoires. Il a incarné l’amour de Dieu dans un comportement humain. Il a aimé jusqu’à l’extrême, jusqu’à la mort sur la croix. Il a été giflé, flagellé, dépouillé de ses vêtements, atrocement martyrisé … et avant de mourir, il a prié son Père de pardonner à ses bourreaux. C’est l’amour de Jésus qui nous révèle l’amour de Dieu, qui nous le rend sensible … Or être chrétien, c’est chercher à vivre comme Jésus, donc à aimer comme lui, aussi gratuitement, aussi follement que lui. Bien sûr c’est impossible, mais nous devons y tendre.
D’ailleurs ce n’est pas une question d’efforts, comme si le progrès dépendait de nous,
de notre endurance ou de la force de notre volonté. L’amour ne se mérite pas, il s’accueille. Aimer comme Jésus, aimer comme Dieu, c’est laisser leur Esprit aimer en nous ; c’est se laisser traverser par l’amour de Dieu. L’amour est toujours une grâce.
D’où l’importance de la prière, qui consiste, avant tout, à se laisser envahir par l’Esprit de Dieu, pour qu’il agisse en nous, et que nous puissions agir avec lui.
La vie chrétienne n’est pas une affaire de morale, mais de foi ; et la foi n’est pas faite d’obligations, mais d’amour. Laissons l’Esprit de Dieu nous changer le cœur, et nous n’aurons plus à nous soucier de ce qui est raisonnable. Car, comme le disait St Augustin, un connaisseur,
« La mesure de l’amour c’est d’aimer sans mesure ».


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