Témoignage d’un prêtre brancardier durant la Guerre 14-18 (1re partie)

lundi 13 avril 2015
par  Louis-Claude PATUREL
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L’association « Bretagne 14-18 » vient de publier la correspondance de 1915 à 1919 entre le chanoine Jules Gadiou, Directeur de l’Archiconfrérie de Notre-Dame d’Espérance de Saint Brieuc et l’un de ses chapelains, l’Abbé Auguste Amicel, affecté au front comme prêtre -brancardier.
Beaucoup de paroissiens de Pordic se souviennent encore du Père Amicel, qui fut recteur de Pordic pendant 23 ans de 1935 à 1958. Il avait 79 ans, quand il a quitté sa fonction pour raisons de santé.
Cette correspondance constitue un témoignage authentique et poignant sur le courage et l’abnégation des prêtres-brancardiers affectés au front qui doivent mener simultanément, la rude vie du soldat de la guerre 14-18 et celle du serviteur de Dieu.

La Loi du 8 juillet 1880 et son décret d’application du 5 mai 1913 prévoyait « d’attacher aux Corps d’Armées et aux Divisions, des ministres des différents cultes, sans aucune distinction hiérarchique ». Des aumôniers étaient également nommés dans les hôpitaux militaires.

Le soldat-prêtre brancardier

Affecté à l’unité des Brancardiers du VIe Corps d’Armée, l’abbé Amicel rejoint le front à Ligny en Barrois, près de Verdun le 8 juillet 1916 et fait équipe avec l’abbé Joseph Auffret, vicaire à Perros-Guirrec, « son inséparable ami », qui sera tué le 8 octobre 1916, les jambes sectionnées par un éclat d’obus.

  • Le 15 septembre 1916 « Voilà deux jours et deux nuits que je transporte des blessés : obus, marmites, balles, gaz lacrymogènes : rien n’y manque. Que dit-on de Bouchavesnes dans les journaux ? Ce qui manque, c’est la soupe, le vin, l’eau elle-même. Que Notre-Dame continue de nous protéger ! Quelle vie terrible ! ».
    Bouchavesnes (Somme) est l’une des « boucheries » les plus effroyables de la guerre : dans la seule journée du 1er juillet, sur un front de 10km, les anglais perdent 60 000 des 100 000 soldats engagés, dont 20 000 morts : triste record de la guerre !
  • Le 28 septembre 16 : « 50 kilomètres faits en un jour à porter les blessés. Huit relèves à 3 kilomètres : calculez ! J’ai même été dans les premières tranchées françaises à 700 m des boches ». Quel spectacle ! Jamais il ne sortira de ma mémoire. Et il fallait revenir au triple galop avec les blessés sur les brancards, pendant que les marmites éclataient partout autour de nous, à la lueur des fusées éclairantes et des réflecteurs. »
  • Le 1er octobre 16 : « Comment après tant de fatigues, tant de sueurs, tant de dangers, peut-on ne pas être malade ? Et pourtant pendant trois jours, j’ai bu l’eau boueuse d’un trou d’obus ».
    Dans une lettre à Monseigneur Morelle, il décrit cet enfer : « Nous nous enfonçons dans la fournaise, au poste de division, puis au poste de brigade, puis au poste régimentaire, une nuit même, au poste de bataillon ; pendant neuf jours et neuf nuits, sans sommeil, sans repos, dans la boue et sous la chaleur, torturés surtout par la soif, nos épaules meurtries qui ont transporté sans relâche les glorieux blessés des combats que vous connaissez ».
    « Les ravins dont pas un pouce de terrain n’ait été remué par les obus, où de-ci, de-là, quelques petites croix de bois séparent les affreux cratères des « marmites » qui se touchent presque à chaque centimètre, et il nous faut passer à travers tout cela, un blessé sur le dos sur 3 kilomètres ».
  • Le 6 octobre 16 : « Nous partons dans une heure, nous remontons au même endroit mais pour quatre jours seulement. Notre-Dame d’Espérance, priez pour moi, protégez-moi, sauvez-moi. C’est par milliers de fois que j’ai récité cette invocation la semaine dernière. Nous avons eu quatre fois à monter ainsi, automatiquement désormais : 4 jours de front, 4 jours de repos. »
  • Le 14 octobre 16 : « Que le Bon Dieu soit béni et N.D d’Espérance remerciée ! Après 6 jours et 7 nuits de fournaise, je suis encore en vie et en bonne santé. Vous avez dû recevoir ma lettre vous annonçant la mort terrible de M. Auffret et d’un autre camarade. Ce n’est plus une guerre, c’est une boucherie. C’est une lutte inimaginable de deux artilleries de même force, qui semblent avoir atteint le plus haut degré de la terreur et de la destruction … Jeudi avec un blessé, crac ! Nous tombons sur une rafale de 77. Les obus éclairaient à droite, à gauche, partout à 5 ou 10 mètres et par 5 ou 6 à la fois. Le blessé nous conjura de faire demi-tour. Un obus venait d’éclater à un mètre devant nous. Comment ne fûmes-nous pas tous « zigouillés » ? Miracle et Providence du Bon Dieu. On allongea le pas et on traversa le ruisseau de feu »
  • Le 17 octobre 16 : « Je vous enverrais bien encore quelques impressions du front, je n’en ai pas le courage et puis je n’y réussirais pas. Elles se résument en un mot, c’est indescriptible …
    « Détrompez bien nos bonnes dévotes qui voient dans le prêtre brancardier un bon samaritain qui verse sur les blessés, l’huile de la douceur et le réconfort de l’absolution. Quelle erreur ! Le prêtre brancardier est tout simplement, comme les simples soldats, ses camarades, un porte-faix : besogne glorieuse et méritoire puisqu’il s’agit de transporter au plus vite nos frères les blessés, mais une besogne dure et fatigante, surtout pour des épaules et des jambes de 40 ans ! Les blessés disent que Verdun était un jeu d’enfant auprès de ceci !
    « Oui, c’est un simple soldat, qui couche en sueur sur la terre froide au milieu des poux de la cagna, qui fait les corvées d’eau et de soupe, en plus de la relève ; c’est un domestique, un mercenaire, une « chose », du matériel bon pour transporter les fardeaux en même temps que de la « chair à canon ». Pauvre sacerdoce ! Ignoré, humilié, compté pour rien, il disparaît derrière les apparences du casque, de la capote, des culottes et des bottes boueuses. Il n’y a pas de prêtres, il n’y a que des soldats et, je le répète, de simples soldats. C’est cet anéantissement qui fait sans doute notre mérite.
    « Le régiment attaque et dans un élan magnifique le 1er bataillon enlève la première tranchée allemande. Malheureusement, la contre-attaque se déclenche aussitôt et les tirs de barrage empêchent les renforts d’arriver. La situation devient critique et le bataillon ne peut plus se replier. La compagnie la plus engagée ne peut revenir en arrière et lutte plus d’une heure avec une suprême énergie. A cette compagnie, Monseigneur, se trouvait l’abbé Amicel et 4 de vos séminaristes … Ils sont restés hélas dans les lignes ennemies. L’abbé Saintilant a été tué en montant sur le parapet allemand. »
  • 26 octobre 1916 « Malheureusement, la permission sera repoussée jusqu’à la mi-décembre car à la mi-novembre, il faut remonter au front : « Après chaque séjour aux tranchées, se produit un effet de dépression physique et morale, une sorte de découragement qui vous abat et vous anéantit. De plus, hier j’étais encore de corvée de cantonnier. »

L’année 1917 débute par une semaine de marche de 180 km pour rejoindre Châtillon sur Marne et participer aux combats du « Chemin des Dames ». En ce début d’année, le froid est sibérien et pendant un mois, du 15 janvier au 15 février, la température oscille entre -15° et -20° : « On y glace, malgré le feu qu’on y fait. Samedi, le précieux sang s’est glacé dans mon calice ! ».
Malgré les pertes nombreuses, la bataille du « Chemin des Dames » est un succès incontestable et redonne du moral, d’autant plus que l’abbé Amicel visite le champ de bataille et les tranchées abandonnées par l’ennemi. De plus il change de cantonnement pour un lieu plus calme. Fin juillet, il note que dans son « ambulance », vient d’arriver une dame décorée, épouse d’un Député de Saône et Loire, Mme Maître. Elle va figurer parmi les héroïnes de la « Grande Guerre ».

L’été et l’automne 1917 se passent sans encombre, marqués par l’arrivée des troupes américaines. Les combats se sont éloignés mais pas les corvées et en novembre, devant l’oisiveté et la participation comme simple soldat aux multiples corvées pénibles de toutes natures, le moral flanche ; « depuis ce matin, je suis le « goujat » (c’est le mot), c’est-à-dire, l’aide d’un maçon ».

En avril, l’abbé Amicel devient secrétaire au bureau des entrées de l’hôpital : « depuis trois jours nous avons un raz de marée, au moins 300 clients ; Pauvres gazés ! Si vous les voyiez ! On est obligé de les déshabiller complètement de tous leurs habits, les doucher, les traiter, leur donner des vêtements de rechange pour les conduire par la main, comme des aveugles qu’ils sont presque tous. C’est aux yeux surtout qu’ils sont atteints. Ils ont la figure et les yeux brûlés et rouges, le nez qui coule, la poitrine qui tousse, l’estomac qui est en feu avec des vomissements violents. La lumière leur fait mal ; ils sont obligés d’avoir un bandeau sur les yeux. Au bout de deux ou trois jours - à part les plus graves- cela va mieux, heureusement. Quel raffinement de barbarie ! »

Le 1er Mai, l’abbé Amicel est muté à sa demande au 3e groupe du 106e Régiment d’Artillerie Lourde comme aumônier brancardier. Il se voit accorder toute latitude pour remplir au mieux son apostolat par son major « si bon, si gentil, si chrétien : je redeviens de plus en plus prêtre ». En juin, il baptise trois malgaches du Régiment. Le 14 juillet, une messe est célébrée demandée par les autorités militaires alliées : « Le Bon Dieu est prié officiellement ».

A l’été, les combats reprennent mais le 106e est replié à l’arrière et le danger vient surtout des obus à gaz ypérite, « cet horrible gaz qui vous brûle tout vivant », car avec l’aide des américains, la victoire ne fait plus guère de doute. Les hostilités cesseront le 11 novembre 1918 à 11 heures.

« Enfin ! La guerre est terminée ! C’est la victoire ! Et quelle magnifique victoire ! » s’écrie l’abbé Amicel.


PS :

Voir aussi les articles suivants :

La présence religieuse aux Armées pendant la Guerre 1914-1918
Mémoires 1914/1918
Vie religieuse en paroisse pendant la première guerre mondiale (1re partie)
Vie religieuse en paroisse pendant la première guerre mondiale (2e partie)
Un Breton de 15 ans - Enfant-soldat à la Guerre
De la mémoire de chair à la mémoire de pierre


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