Amir, chrétien d’Alep et de Plérin

lundi 16 janvier 2017
par  Patrick BEGOS
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(article rédigé début décembre, avant les derniers combats d’Alep)

 Amir, pouvez-vous vous présenter ?

J’ai 26 ans et je suis syrien et chrétien. Avant 2012, j’habitais Alep dans une famille où la vie était confortable, mon père étant ingénieur. J’étais moi-même en 5e année d’étude d’ingénieur en génie civil, option géomètre. La guerre a commencé au sud du pays en 2011 puis elle a progressé vers Alep en 2012. Mes parents ont alors décidé de quitter le pays car la vie devenait trop risquée.
Une partie de ma famille, notamment des cousins anciens combattants dans l’armée française, résident en France depuis 1946. Mes parents étaient venus en visite en France à plusieurs reprises. D’où le choix de ce pays en novembre 2012. Nous avons vécu à Marseille pendant 8 mois. Je ne connaissais aucun mot de français, je m’y suis mis et j’ai recherché une école d’ingénieur pour terminer mes études. J’ai été accepté à l’INSA de Strasbourg. Durant 2 ans, j’ai beaucoup travaillé pour suivre les cours. « Le plus grand défi de ma vie » car je devais travailler dix fois plus à cause de la langue et du système d’éducation différents. L’anxiété et la peur pour ma sœur et une partie de ma famille restées là-bas sous les bombes m’ont beaucoup perturbé l’esprit. Mes efforts ont été récompensés par l’obtention du diplôme en novembre 2015.

 Comment êtes-vous arrivé à Plérin ?

J’ai reçu trois propositions de travail à Paris, Marseille et Plérin. C’est le type de travail proposé qui m’a fait choisir Plérin, fin 2015. Au niveau professionnel, l’intégration dans l’entreprise s’est bien passée. Contrairement à l’intégration dans la ville où je ne connaissais personne ! En partant de Syrie, j’ai aussi quitté mes amis et toutes mes relations. Par le Père Roland, j’ai pu élargir un peu mon réseau à Plérin. J’apprécie la vie en Bretagne, une région magnifique que j’ai adorée et qui m’a apporté de la sécurité. Je suis bien, ici, et je remercie la France pour son accueil et la chance qu’elle m’a donné pour reconstruire ma vie dans de meilleures conditions. Depuis 4 ans, pour réussir, j’ai dû faire beaucoup d’efforts et de sacrifices dans ma vie d’étudiant et de salarié, je n’ai pas eu la vie « normale » d’un jeune d’aujourd’hui qui sort avec ses amis,…. Pour moi, ce sont des choses oubliées depuis 4 ans.

 Comment évolue, actuellement, la situation en Syrie ?

Avant la guerre, le pays était très sécurisé et le peuple pacifique. Les Syriens sont essentiellement de religion musulmane. Les chrétiens vivent entre eux dans leurs propres quartiers. Chacun avait son propre espace et le régime contrôlait bien le pays. Sur les 22 millions de Syriens, entre 6 et 8 millions ont fui, dans les pays voisins et dans les pays occidentaux malgré le coût élevé (jusqu’à 10 000 € par personne pour un salaire mensuel moyen de 300 €). Certains ont dû tout vendre pour sauver la vie de leur famille.
Alep était la capitale économique de la Syrie avec plus de 35 000 usines et 6 millions d’habitants. C’est l’un des centres historiques parmi les plus anciens du monde, doté du plus grand souk couvert du monde et d’une citadelle parmi les plus grandes du monde. La ville était un centre culturel très riche, classé au patrimoine mondial de l’Unesco et visité par de nombreux touristes.
Aujourd’hui, sous les frappes aériennes et les bombardements, la misère et la pauvreté dominent avec une réduction très importante du nombre de magasins, une forte augmentation du chômage et des prix. Alep, centre culturel et marchand prospère, unique en terme de composition religieuse car toutes les confessions étaient représentées, est aujourd’hui un champ de ruines.

 Peut-on pratiquer sa religion catholique ?

Dans les quartiers sous le contrôle de l’armée syrienne, les églises chrétiennes vivent en paix, pour l’instant. Les fidèles peuvent pratiquer leur foi, sans doute un peu moins qu’avant, mais ils peuvent quand même le faire. Dans les quartiers Est, la plupart des églises ont été détruites. Cette situation est terrible car personne ne peut savoir ce que sera l’avenir. La guerre civile peut durer longtemps. Les gens vont fuir, non pas pour améliorer leur situation économique mais simplement pour sauver leur vie. C’est la différence entre un immigrant et un réfugié.

Chrétiens dans une église sans toit en syrie
Chrétiens dans une église sans toit en syrie

 Voir son pays dans cet état doit être pénible ?

Il est difficile de savoir exactement ce qui se passe. Je suis très triste de voir l’état des quartiers que je connais bien. J’ai passé plus de 20 ans à Alep et tous les bons souvenirs que je pouvais avoir, de monuments, de rues, de places, disparaissent au fil des mois. Quitter le pays n’a pas été un choix pour ma famille mais une obligation qui nous a fait perdre notre situation économique et sociale, nos relations… Mon père a montré une grande détermination en quittant la Syrie car il a sacrifié le fruit de 40 ans de travail pour sauver la vie de sa famille.
Le plus difficile c’est d’être obligé de tout laisser derrière toi et de partir dans le calme en ne gardant que les souvenirs et en sachant que tu ne reviendras pas. Malgré ces moments difficiles, mon père s’est bien intégré en France en devenant bénévole dans plusieurs associations humanitaires à Strasbourg. Nous avons reçu un excellent accueil en France.

 Peut-on comparer les pratiques religieuses en Syrie et en France ?

En Syrie, la majorité des chrétiens sont pratiquants. Les églises sont pleines, le dimanche, avec beaucoup de jeunes, parfois sans leurs parents. L’Église est un acteur principal, un pivot dans la vie des jeunes. Pour certains, c’est la principale source dont ils disposent pour rencontrer d’autres jeunes. Et tous les mouvements (scouts, jeunesse catholique….) sont très actifs.
Ici, en France, vous avez de très belles églises mais elles sont presque vides, la population pratiquante est âgée. En Syrie, on peut risquer sa vie en allant à l’église mais on continue à y aller. Je pense que la majorité des Français ne réalisent pas la grâce et la chance qu’ils ont d’aller à la messe en paix. Moi, j’étais comme eux jusqu’au moment où la guerre a commencé.
Au niveau du culte, les seules différences concernent la musique et les chants, le déroulement de la messe est identique. Dans les années 1980, les franciscains ont construit quelques églises et écoles primaires à Alep et durant mon enfance, j’ai un peu baigné dans le style de vie français.

 Que peuvent faire les Français pour aider les Syriens ?

Les chrétiens d’Orient demandent uniquement qu’ils soient protégés par les chrétiens d’Occident. Le Moyen Orient est le berceau de la naissance du christianisme. Antioche, Damas,… Toutes ces contrées où a vécu St Paul représentent à la fois une source et un trésor pour tous les chrétiens. La Syrie a donné cinq papes à la chrétienté. La disparition des chrétiens d’Orient provoquera la disparition des racines du christianisme dans le monde entier. Nous avons tous le devoir de faire en sorte que les chrétiens de ces pays puissent vivre en sécurité.

 Aimeriez-vous retourner en Syrie ?

J’aimerais bien retrouver la Syrie d’avant 2011. Mais avec la guerre, ce ne sera plus comme avant. En tant que chrétien d’Orient, il me sera difficile de vivre là-bas. Tout a changé à Alep où la mentalité est maintenant fortement imprégnée d’islamisme. Moi-même, en 4 ans, j’ai changé. Avec mon diplôme français, mon travail ici, je suis plus proche de la société française. J’aime beaucoup la mentalité, la culture et la civilisation française, je me suis bien adapté au style de vie en France, aux principes et aux valeurs de la République Française.

Une Syrie multi-religions :
La Syrie est composée de :
  • 93 % de musulmans dont 70 % de sunnites, 15 % de chiites (alaouites) et 8 % de kurdes et autres
  • 6 à 7 % de chrétiens dont 1 % de protestants, 3 % de catholiques et 3 % d’orthodoxes

Voir le site : Alep

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