Les marées d’équinoxe du 19 au 23 Mars

Souvenirs d’enfance d’un petit pêcheur de la baie de Saint-Brieuc (1950-1960)
mercredi 16 mars 2011
par  Communauté Pastorale du Littoral Ouest
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Texte inédit de Daniel Giraudon, avec l’aimable autorisation de l’auteur, binicais, Professeur émérite de l’Université.

On allait à la pêche le jeudi ou pendant les vacances, pour se faire plaisir, faire plaisir aux parents ou pour se faire un peu d´argent de poche.

Sur la Banche, la pêche la plus courante était la pêche aux coques, à la tache ou à la « pissette ». A la main ou pieds-nus. On fouillait le sable avec le gros orteil, cela évitait de se baisser pour rien. Droit devant, en suivant la marée descendante, les coques font des giclées faciles à repérer. Sinon, on cherchait les taches noires et rondes bien visibles sur le sable. Elles étaient peu profondes et particulièrement nombreuses aux endroits où poussaient des plantes semblables à de l´herbe. Cela nous faisait penser à l´herbier qui avait disparu et dans lequel nos parents, enfants, avaient fait des prises miraculeuses de homards. En été, nous avions beaucoup de concurrence avec les nombreux touristes qui s´adonnaient à cette pêche facile.

Les palourdes, c´était déjà plus dur. Elles se trouvaient dans le sable et les graviers parmi les petits rochers et la caillasse du côté de la houle Margot, la grotte préhistorique qu´on nous disait taillée de main d´homme. C´était là aussi que se trouvait la mare au coucou, un joli trou d´eau parmi les rochers, celui où nous allions prendre notre premier bain de printemps. Les vacances de Pâques donnaient le signal des premières baignades. L´eau était encore un peu fraîche à ce moment-là. Deux trous, une palourde, c´était ce qu´il fallait chercher en soulevant délicatement les petits cailloux plats avec une fourchette. Lorsqu´il s´agissait de comptabiliser nos prises, on les comptait par douzaines et on les mettait dans un panier à salade. C´était pratique pour les rincer.

On trouvait de beaux bigorneaux noirs autour de « Grand roche » et du
« petit rocher » (où se trouve aujourd´hui la piscine) parmi et autour des énormes blocs de pierres de taille. Il ne fallait pas avoir peur de marcher dans la vase mais nous, les enfants, nous aimions nous faire une belle paire de bas noirs en marchant au milieu de l´enceinte de « Grand roche » où la couche de limon était plus épaisse et où l´on s´enfonçait jusqu´aux genoux.

Il y avait aussi des vignots, mais moins gros, du côté de la houle Margot et au Vau-Madec aux endroits où coulent de petits ruisseaux et où il y a de la vase. Pour plaisanter on parlait de « faillis quétons » quand les « farins » étaient vraiment petits. On ne mangeait pas les bigorneaux de chiens.

Les moules étaient pêchées au Vau-Madec, côté Binic ou côté Pordic, vers Port-Géant ou le Petit Havre. On les arrachait au couteau sur les rochers, le plus près possible du sable et les noires bien lisses plutôt que les bleues. Quand elles étaient « gravelouses », on les nettoyait sur place dans une mare. On disait qu´il fallait que la neige soit passée dessus pour qu´elles soient bonnes et que les genêts soient en fleur. Pour s´amuser, on mangeait quelques berniques crus.

On attrapait des couteaux, des pinteaux, comme disait mon père, avec des baleines de parapluie.

Quand il y avait de grandes marées en hiver avec de grands coups de vent, on partait de Binic, à pied par la plage, à basse-mer pour pêcher des coquilles Saint-Jacques, des dahins, comme on les appelait, des bouts-rouges (grosses coques rayées, brunâtres avec une langue rouge) et des oricans (coquilles interne nacrées) entre le Vau-Madec et Tournemine.
Avec des filets à barre en bois, on allait pêcher les crevettes grises. On en prenait beaucoup, plein une hotte, mais ça ne durait pas longtemps. On prenait en même temps des médailles ou lèches-beurre (toutes petites plies) et des hippocampes. En revenant, on donnait un coup de filet dans le lit de l´Ic, qui passait devant le phare et nous prenions quelques belles plies. De l´autre côté vers le Vau-Madec, dans la mare aux terpieds (pieuvres), on cherchait les bouquets. Dans les années cinquante, des centaines de pieuvres, également appelées minards, étaient venues crever sur le sable. Quand on se baignait au bas de l´eau, on marchait dessus. Quand on en attrapait une, on lui retournait la poche. On mangeait les tentacules. Il nous arrivait aussi de prendre des margates (seiches-breton mor-gad, lièvre de mer). Avec l´os de seiche on faisait de petits bateaux ou on les donnait aux oiseaux en cage pour « aiguiser leur bec », disait-on mais plutôt pour leur procurer du calcium. On trouvait parfois des œufs de roussette qu´on appelait des grains de raisins. On s´amusait à peler les grains pour voir les petits par transparence. On ramassait aussi d´autres œufs en forme d´oreiller avec des cornes qu´on nommait des diables. En revenant à la maison, on s´attardait sur le point haut de la marée montante où la mer avait laissé des épaves dans l´espoir de faire quelques découvertes intéressantes. Nous ramassions là de jolis coquillages nacrés que nous nommions des fillons et d´autres des grains de café à cause de leur forme. On recherchait aussi les bigorneaux jaunes pour faire des colliers.
A Pâques, on accompagnait le père d´un copain qui avait monté une griffe sur une longue perche pour attraper des araignées qui venaient s´agripper aux rochers du Corps-de-garde.

Entre le Corps-de-garde et la plage des Moulins, de petits rochers découvraient lors des grandes marées. Ils étaient couverts d´oursins. C´était aussi sur cette étendue de sable qu´on allait en bande de jeunes, plutôt la nuit avec une pile électrique, à la pêche aux lançons. On tirait des traits dans le sable avec un lançonnoir et on se précipitait pour les prendre dès qu´on les voyait sauter. On les mettait dans des pots à lait. C´était une partie de plaisir.

A la ligne, on pêchait les éperlans soit sur le port, derrière la cocotte, soit au rocher poilu à Rognouse et aussi sur la pointe du Corps de garde. Il fallait passer par le sentier des douaniers devant la propriété Chalos. Nous avions très peur des chiens qui se promenaient le long du grillage. A Rognouse, on partait avec le casse-croute. Il fallait arriver avant la marée montante car elle entourait le rocher. Pour notre bouette, on tirait du vers sur la Banche, des vers roses. Ceux qui mettaient des lignes sur la plage cherchaient de gros vers bruns à qui on donnait le nom de buzhug, comme pour les lombrics. En général, on attrapait une centaine d´éperlans que notre mère préparait dans la friture.

La grande aventure avait lieu aux îles. Nous disions simplement les îles et non pas les îles Saint-Quay car nous, nous pensions qu´elles nous appartenaient autant qu´aux « quénochiens-têtes de chiens » comme on les appelait par dérision. Il y a toujours eu rivalité entre les gens de Binic et ceux de Saint-Quay. On partait, en famille, à la voile, à bord du petit bateau de Léon Ruellan. On mangeait à bord. Les pêches étaient miraculeuses : praires, palourdes, oursins, ormeaux, crabes, crevettes. Cependant, il fallait choisir, on ne pouvait faire tout à la fois. Chacun avait sa spécialité et ses coins.

Pour les crabes, dormeurs (qu´on appelait poings-clos), et étrilles (qu´on appelait cerfs-anglais ou grappes), on allait encore en famille et même avec des amis du côté de Plougrescant où l´on prenait aussi des congres avec des gaffes. En soulevant des pierres il nous arrivait d´en découvrir, parfois de petits, des fouets, ou même des pieuvres. D´autres allaient pêcher au sillon du Talbert à Pleubian. Pour les ormeaux, on allait à Saint-Marc, sur Saint-Quay.


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