Le merveilleux passage de Sartre sur la Crèche

lundi 18 décembre 2017
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« Vous avez le droit d’exiger qu’on vous montre la Crèche. La voici.
(…)
La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux, qui n’apparut qu’une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l’a porté neuf mois. Elle lui donna le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : « mon petit » !
Mais à d’autres moments, elle demeure toute interdite et elle pense : ’Dieu est là’, et elle se sent prise d’une crainte religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toutes les mères sont ainsi arrêtées par moment, par ce fragment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent les pensées étrangères.

Gerrit van Honthorst (1592-1656) - La Nativité (huile sur toile, 1622), Wallraf-Richartz Museum, Cologne. - JPEG - 42 ko
Gerrit van Honthorst (1592-1656) - La Nativité (huile sur toile, 1622), Wallraf-Richartz Museum, Cologne.

(…)
Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui vit, et c’est dans ces moments-là que je peindrais Marie si j’étais peintre, et j’essayerais de rendre l’air de hardiesse tendre et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids tiède, et qui lui sourit. Et voilà pour Jésus et pour la Vierge Marie.
Et Joseph. Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph [1]. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer. »

Bariona ou le fils du tonnerre, pièce de théâtre écrite par Jean-Paul Sartre en 1940, à l’occasion de la fête de Noël alors qu’il est prisonnier des Allemands.


[1C’est ainsi que Gerrit Van Honthorst a peint Joseph dans le tableau que nous vous présentons ci-dessus. L’aviez-vous remarqué ?


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