La magie des îles par Christian Querré

Aujourd’hui pleine lune donc grande marée
mercredi 8 février 2012
popularité : 1%

Vous partez de bon matin, chaudement vêtu : chandail et caban, pantalon de velours, bottes et bonnet de laine, les bras chargés de paniers, de cageots multicolores et d’un impressionnant éventail d’outils de pêche ou de jardinage …

Hors, la Longue, la Roselière, comme autant d’étapes initiatiques d’une Brocéliande des mers !
Vous partez de bon matin, chaudement vêtu : chandail et caban, pantalon de velours, bottes et bonnet de laine, les bras chargés de paniers, de cageots multicolores et d’un impressionnant éventail d’outils de pêche ou de jardinage : râteaux, pelles, bêches, crocs, serfouettes, binettes, épuisettes, qui vous changent en travailleur de force quand vous partez pour une partie de plaisir. Les lampadaires du quai n’ont pas encore retiré leur halo blême, mais la météo est catégorique : soleil d’un bout à l’autre de cette journée de février. n’en parle en manière de salutations, avant de descendre matériel et victuailles le long du môle, par l’échelle de fer aux barreaux glacés. Il faut franchir plusieurs chalutiers accotés l’un à l’autre pour atteindre l’annexe, se passer les affaires, sauter dans l’embarcation qui danse, défaire le « bout » ( bien prononcer le t final ) et hop-là, garçailles ! Le patron godille crânement jusqu’à « la Petite Monique » ou jusqu’au « Stereden Vor ».
Des feux s’allument sur les coquilliers, se multiplient en l’espace de quelques minutes comme obéissant aux ordres d’un régisseur caché dans les coulisses du théâtre mouvant : le feu de mât, blanc ; les deux feux de position : vert, tribord ; rouge, bâbord, qui rendent un peu sinistres les lourdes masses posées sur le pont des navires ou suspendues en l’air par des filins ténus : le treuil, avec les potences soutenant les dragues aux mâchoires acérées et, par-dessus, les palans qui semblent surgir des mâts comme deux bras écartés sur les dernières étoiles.
En un rien de temps toute la flottille sort du port à cause de la marée et l’on attend, en pleine mer : les coquilliers, que ce soit l’heure de draguer les fonds ; les petits bateaux de pêche-plaisance, misainiers, sloops, canots bretons, que découvrent les îles. Les feux tanguent sur la mer dans la demi-obscurité. Loin derrière, déjà, le port a suspendu les siens en rangées scintillantes. Une odeur de café se mêle aux relents de gas-oil.
Le jour en mer pointe à vive allure. Les étoiles se libèrent bien vite des haubans. Le ciel change de couleur à chaque instant, passant de l’acier sombre à l’orange pastel, au bleu cendré, jusqu’au numéro magistral du soleil, immense balise rouge vif, puis jaune, enfin d’un blanc éblouissant.
Alors commencent les grandes manœuvres des chalutiers qui taillent à travers les vagues et virent de bord, se croisent en un étrange ballet sans jamais accrocher leurs filins. Tous les quarts d’heure environ on remet le treuil en marche, les dragues émergent dans un bouillonnement d’écume, les palans exécutent un quart de tour pour les amener toutes ruisselantes au-dessus du pont où les déverrouillent promptement les hommes en cirés jaunes. Du « Stereden Vor » on entend le bruit clair de la moisson de coquilles déferlant sur le pont, tandis que l’on s’achemine encore, avec une feinte tranquillité, vers les îles maintenant découvertes, qui paraissent bien proches tout à coup et pourtant si mystérieuses, tels des animaux fabuleux exhalant des buées de chaleur.
Imaginez cinquante, soixante-dix, cent bateaux rassemblés dans un faible espace sur la mer immense et sur chacun d’eux les mêmes préparatifs joyeux. On s’interpelle d’un bord à l’autre, on sort les bouteilles et les casse-croûte, avec un bel appétit.
Pourtant le soleil, l’air, l’immobilité de l’eau font régner sur la flottille une atmosphère indéfinissable d’attente feutrée, de sortilège, comme si l’on accostait quelque rive hors du temps.
Enchantement que vient rompre soudain l’échouage volontaire d’un des bateaux, le plus hardi, le plus pressé, et c’est l’alerte ! et c’est le signal ! En deux minutes voilà toutes les embarcations échouées, béquillées, voilà les îles abordées par toutes leurs plages, par toutes leurs criques, prises d’assaut par une armée de pêcheurs des deux sexes, fébriles, accoutrés à la diable, qui se mettent à défoncer le sable en tous sens, à retourner les cailloux, à soulever le goémon, à fureter dans chaque trou de rocher, dans chaque crevasse, à l’aide de crochets ravageurs. Les seaux se remplissent de palourdes, de coques ; plus rarement de praires. De crevettes aussi, et de crabes lents et têtus : dormeurs à la carapace brique, cerfs-anglais bleu et rouge, qu’on mettra bien en vue sur le dessus du panier. A moins bien sûr d’avoir la chance de dénicher un congre avec son colocataire le homard. Ne parlons pas d’ormeaux, ne parlons plus d’oursins : les uns comme les autres se font hélas bien rares. ( On m’a dit pourtant que du côté des Platiers … ). _ Tout juste trouve-t-on de petites huîtres sauvages, savoureuses ma foi, accrochées aux rochers parmi les berniques, les moules et les bigorneaux.
Une heure et demie de jardinage effréné dans les criques, c’est bien tout. Déjà la mer remonte à bonne allure, reprend son domaine en égalisant vos sillons, vos monticules, et cherche à vous encercler. La flottille appareille quasiment en catastrophe, comme une armée de pillards surpris la main dans le sac.
C’est cela, la journée aux îles : une atmosphère particulière, un dépaysement ; une merveilleuse-courte partie de pêche pour une longue attente en mer, délicieuse à souhait ; un butin humide et iodé qu’on ramène au port les joues rouges de sel, de soleil et de vent, et d’une certaine ivresse, et d’un bonheur certain : ce n’est pas un hasard, voyez-vous, si les îles, ces tertres de la mer, figurent dans l’imaginaire celtique un au-delà


Voir le site : horaires et coefficients des marées

Bouton Facebook Bouton Contact image Jésus
Bannière denier
Bannière RCF