Questions à … Alan Dombrie, élu à Plourhan et Roland Le Gal, curé de la Communauté pastorale Enregistrer au format PDF

Vivre son engagement chrétien au service des autres
Lundi 9 mars 2020 — Dernier ajout vendredi 13 mars 2020

Notre organisation centralisatrice nous éloigne des centres de décision et suscite parfois en nous un désintéressement, voire un rejet des instances politiques. Pourtant, chacun, à son niveau, peut contribuer à la vie de la cité, au bien vivre ensemble.
Dans un contexte où fusent les revendications de démocratie directe, les remises en question des systèmes politiques représentatifs, le désaveu des citoyens face aux élites politiques, il nous a semblé important de donner la parole à l’abbé Roland Le Gal, curé de la paroisse et à Alan Dombrie de Plourhan, qui a travaillé sur les questions de démocratie locale, d’adaptation des communes et de création des communes nouvelles.

Qui êtes-vous Alan ?

Je m’appelle Alan Dombrie. Je suis marié et père de 4 enfants, j’habite Plourhan.
Je suis directeur du développement chez Véolia. Je suis également élu municipal et adjoint au maire. Pendant deux ans et demi, j’ai suivi un cursus à l’UCO (Université catholique de l’Ouest) pour obtenir un master 2 de sciences politiques. Mon mémoire de fin d’études a porté sur les communes nouvelles.

Est-ce important que les chrétiens s’engagent en politique ?

Alan : Oui, plusieurs papes nous ont incités à le faire dans leurs lettres et encycliques. Des philosophes et théologiens comme Aristote et Thomas d’Aquin ont précisé que l’homme est fait pour vivre en communauté. En tant que chrétiens, nous avons un rôle important dans la société pour défendre l’homme en tant que personne.
Roland : L’Évangile nous montre que le chrétien est incité à prendre toute sa part dans la vie de la cité. Pour parler de notre qualité de jugement et de relation, Jésus affirme : « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait." (Mt25, 40). Les chrétiens doivent apporter leur contribution à la vie sociétale. Cela fait partie du cœur de notre foi. Nous devons nous tourner vers les autres.

Qu’est ce qui peut motiver un chrétien à s’engager en politique ?

Alan : Dans la cité, nous avons besoin de personnes qui mettent en place le message de Jésus. Dans les domaines de la santé et de l’éducation, les premières actions concrètes ont été réalisées par les religieux et religieuses au travers des hôpitaux et des écoles. C’est pour nous chrétiens, un témoignage et un chemin à suivre. En s’impliquant dans la vie de la cité, nous pouvons mettre en pratique le message de l’Évangile, dans des domaines très divers : le logement, l’éducation, la culture, la santé, les déplacements….
Roland : Le désir de salut permet à chaque être humain d’avoir toute sa place dans la société, en privilégiant l’intérêt collectif plutôt que l’intérêt particulier. C’est une manière d’exercer sa vocation baptismale, de mettre en œuvre son baptême. Être à la fois prophète (se laisser enseigner la Parole de Dieu), prêtre (se confier à Dieu dans la prière) et roi (en exerçant un service pour ses frères). A l’image de Jésus, roi dépouillé dans sa vie et serviteur, pour l’épanouissement de l’autre.

La Doctrine Sociale de l’Église est-elle un support pour nous guider ?

Alan : La Doctrine Sociale est constituée de documents classés par thèmes : la personne, la famille, l’environnement, la paix… Il faut choisir un thème de société et le lire à la lumière de la Doctrine Sociale de l’Église. Celle-ci a été bâtie à partir des lettres et encycliques des papes. Elle part des analyses concrètes en donnant un regard théologique.

Roland : La Doctrine Sociale nous donne des repères. Au centre, il y a l’homme en tant que personne humaine. Toute décision doit tenir compte de sa dignité en prenant en compte les plus petits d’entre nous.
Deuxième repère : le Bien Commun qui doit être le bien de nous tous, tous ensemble, ce qui est différent de l’intérêt général qui pourrait supporter le sacrifice du plus faible. « Ma fin (mon but) est l’autre et non moi-même », nous dit Thomas d’Aquin.
Troisième repère : la participation. La participation à la vie sociale et politique est un devoir que tous doivent exercer en vue du bien commun.
Enfin, la subsidiarité qui a été définie par une encyclique. Elle consiste à aider une personne ou une institution à faire ce qu’elle peut et doit faire, à son niveau, en lui fournissant les moyens nécessaires et utiles, pour subvenir à ses besoins et ses attentes. Ces différents repères sont des balises, des marqueurs qui permettent au chrétien de s’engager. On ne soustrait pas Dieu au bien commun car il est le Créateur.
Alan : Il n’y a pas d’homme sans cité ni de cité sans hommes. La finalité de la cité est le bien-vivre et le bonheur des citoyens. La Doctrine Sociale de l’Église vise une interaction entre la personne et le collectif. Seul, on va vite, ensemble, on va loin. Roland : La Doctrine Sociale nous incite à bâtir un projet qui ne soit pas le projet d’une personne mais celui de tout le groupe. Cela ne doit pas se faire au détriment des individus et surtout pas des plus pauvres qui demeurent la priorité. Dans la construction d’un projet commun, il faut savoir perdre un peu au niveau individuel pour gagner plus au niveau collectif. C’est une expérience de mort/résurrection.

Quel modèle proposons-nous en tant que chrétien ?

Alan : Plutôt que modèle, je parlerai d’inspirations. Dans le monde actuel, qu’est-ce qui peut inspirer le chrétien à agir ? En ce qui me concerne, je m’appuie sur Aristote qui a mis en avant la médiété qui nous incite à rester sur la ligne de crête du juste milieu. Ne pas être dans l’excès, c’est-à-dire, n’être ni dans la lâcheté (excès de prudence), ni dans la témérité (excès de hardiesse). C’est à ce niveau que se joue la démocratie. J’ajouterai le courage. Il ne faut pas se contenter de réfléchir ou de débattre, il faut affronter la réalité du terrain et apporter sa pierre à l’œuvre collective.
Roland : L’Église n’a pas vocation à construire ou à défendre un système politique. De part son origine transcendantale, elle propose des inspirations. En s’appuyant sur le message évangélique et aussi sur les vertus théologales que sont la foi, l’espérance, la charité. La foi nous donne la confiance dans l’être humain. L’espérance nous conduit à nous tourner vers l’avenir en ayant en tête l’idée du Royaume. La charité doit être perçue au sens de l’amour désintéressé au service de la personne humaine et du plus grand nombre, au service de tout homme et de tout l’homme dans toutes ses dimensions.

La démocratie actuelle semble à bout de souffle. Que proposons-nous ?

Alan : L’augmentation de l’abstention montre que notre démocratie a beaucoup de peine à exister. Il faut davantage de démocratie participative. A l’échelle d’une commune, il y a d’abord le pôle représentatif (les conseillers municipaux élus) qui a toute légitimité pour prendre les décisions. J’ajouterai deux autres pôles : le pôle participatif composé des corps intermédiaires (associations culturelles, sportives, syndicats …) qui forme un ensemble cohérent de groupes représentant des intérêts particuliers. Et le pôle délibératif composé de citoyens choisis par tirage au sort. On peut y rajouter un pôle d’experts dans différents domaines (compta, droit, ressources humaines …)
Comment s’articulent ces différents pôles ? Les élus élaborent une première ébauche qui prend en compte l’ensemble des axes du projet. Les experts valident les différents points réglementaires. Le pôle participatif complète, amende les axes et fait d’éventuelles propositions. Après une nouvelle validation par les experts, les élus décident du projet quasi-définitif. Avant finalisation, le projet est « voté » par le pôle délibératif, avec la nécessité d’avoir un accord majoritaire. Cette démarche permettrait d’aboutir plus facilement à des compromis et d’éviter des postures dogmatiques.
Roland : L’élection du Président de la République se fait sur une personne qui obtient 20 à 25 % des voix au premier tour. Souvent, il y a de bonnes idées à prendre dans les programmes des minoritaires. Nous devons réfléchir aux solutions qui permettent de prendre en compte ces idées afin de bien vivre ensemble.

A notre échelle, l’agglomération de Saint-Brieuc s’est agrandie à 32 communes dont certaines très petites qui ont beaucoup de peine à se faire entendre.

Quelle est votre expérience d’élu ?

Alan : On ne reviendra pas en arrière sur la taille de l’agglomération. Dans ce contexte, la seule façon de se faire entendre est de s’engager dans la création de communes nouvelles par fusion de petites communes. Je pense qu’en milieu urbain, la bonne taille d’une commune nouvelle se situe autour de 7 000 habitants, sans dépasser les 10 000 habitants. En milieu rural, la taille sera sans doute inférieure, de l’ordre de 3 à 4 000 habitants.
On demande au maire d’être poly-compétent. Ce n’est pas possible dans une petite commune, comparativement aux communes plus importantes où il peut s’entourer de personnes, partager les responsabilités … Si on ne fait rien, on risque de s’engager vers une « européanisation » de la relation entre élus et citoyens avec une défiance vis-à-vis des élus, liée au sentiment d’éloignement des centres de décision.

Le principe de subsidiarité permet-il de tenir compte des plus petits échelons ?

Roland : C’est le contraire du centralisme. La subsidiarité consiste à laisser les personnes qui sont à l’échelon le plus bas (par exemple la commune) prendre les décisions qui leur reviennent. C’est un peu ce que nous faisons au niveau paroissial avec des prises de décisions au niveau des relais, dans le cadre de la communauté pastorale. Il faut garder le lien de proximité avec les acteurs de terrain. Les échelons supérieurs doivent se mettre en situation d’aide au développement des échelons inférieurs.
Alan : Il y a un décalage entre ce que préconise la Doctrine Sociale (DSE) et la conduite de la politique intérieure. La DSE est parfois révolutionnaire, c’est un véritable trésor avec des points de repère pour conduire les projets de la cité.

On peut donc associer engagement chrétien et politique ?

Roland : Il n’y a pas de séparation entre engagement politique et engagement chrétien. Vivre son engagement chrétien au service des autres, c’est une contribution exigeante et c’est tout le sens de la politique qui organise la vie de la cité et se soucie du bien-être des personnes et du peuple. Il faut savoir se laisser bousculer par ces questions et ne pas vivre dans l’entre-soi en restant seulement dans nos églises car si les chrétiens sont de ce monde, ils sont aussi tournés vers un autre monde à accueillir, à construire ensemble au service de tout être humain.

Documents pour aller plus loin :
Bien commun 1 et 2 - publié par la Conférence des Évêques de France -

Comment maintenir le lien social dans les petites cités ?
Alan : Dans certaines communes, les municipalités ont la volonté politique d’acheter d’anciens commerces pour maintenir le lien social. J’ai peur que ce soit une illusion, voire un faux problème. Les instances politiques ne peuvent pas se situer au-dessus de la sphère économique. Faut-il persister dans cette direction ? Je préfère raisonner en terme de bassin économique avec des commerces et services viables. Ponctuellement, la commune peut toutefois donner des coups de pouce dans tel ou tel projet d’installation.
Comment dynamiser un bourg ? Pour moi, au cas par cas, la solution peut consister à créer une commune nouvelle par regroupement de petites communes, en essayant d’anticiper, d’expliquer, de dialoguer. L’organisation du territoire ne doit pas être subie. Roland : L’organisation des déplacements est l’une des questions principales. Comment peut-on dans les communes rurales développer des services de proximité qui permettent aux personnes de subvenir à leurs besoins primaires, tout en réduisant l’usage de la voiture, pour des raisons environnementales ?