Vivre et mourir … par Mgr Pierre Claverie, dominicain Enregistrer au format PDF

Samedi 11 avril 2020

Extrait du texte Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran. en mars 1996 (soit 4 mois avant sa mort). [1]

(…) Nous nous préparons à entrer avec le Christ dans le chemin de la Passion et de la Croix.
Ne pourrait-on pas reprocher aussi à Jésus d’avoir cherché le supplice et la mort en affrontant délibérément et obstinément ceux qui avaient le pouvoir de le condamner ?
N’y avait-il pas chez lui le goût de la provocation et une volonté quasi-suicidaire ?
Pourquoi ne pas « fuir » comme il l’avait fait alors que, déjà, on le recherchait pour le faire mourir ?
Pourquoi se taire devant Pilate qui l’interroge ? (…).
Pourquoi, enfin, ne pas avoir recours aux « légions angéliques » du Dieu Sabaoth pour anéantir les forces du mal qui écrasent l’innocent ?

Le mystère de Pâque nous oblige à regarder en face la réalité de la mort de Jésus et de la nôtre, et à rendre compte de nos raisons de l’affronter (…). Jésus n’a pas cherché la mort. Il n’a pas voulu la fuir non plus car il jugeait probablement que la fidélité à ses engagements vis-à-vis du Père et pour la venue de son Règne étaient plus importants : que sa peur de mourir. Il a préféré aller jusqu’au bout de la logique de sa vie et de sa mission plutôt que de trahir ce qu’il était, ce qu’il disait et ce qu’il avait fait, en reniant ou en abandonnant pour éviter l’affrontement ultime. Cette heure scellait l’ensemble de son existence du sceau de la vérité et de la fidélité. Elle révélait sa « gloire » (comme l’écrit saint Jean), c’est-à-dire son poids d’authenticité (…). Fidèle à lui-même, son dernier mot sera pour pardonner et son dernier élan pour s’abandonner encore au Père.
En toute vie, il y a des heures où les choix révèlent ce que nous portons en nous et ce que nous sommes. Ce sont généralement des heures sombres. Il est possible de vivre longtemps en évitant le dévoilement de la vérité (…). Si loin et si longtemps que nous ayons fui, nous serons amenés à cette « heure de vérité » (…). Les crises que nous traversons, la mort que nous frôlons, nous contraignent à mettre au jour nos raisons de vivre (…). Les ébranlements et les appauvrissements que nous imposent des circonstances difficiles peuvent être bénéfiques s’ils dissipent les illusions et les faux-semblants. Ce sont autant de « morts », d’arrachements douloureux parfois, sans lesquels nous risquons de vivre à la surface de nous-mêmes, uniquement préoccupés des apparences et exposés à tous les effondrements. Notre vie peut alors devenir plus juste, plus forte, plus vraie.
Tout cela s’accomplit dans le Mystère pascal. Non pas seulement dans ces jours où la vie et la mort s’affrontent au Golgotha, mais dans le mouvement de toute l’existence croyante qui se déroule sous le signe du passage de la mort à la vie. La mort n’est plus alors la clôture sur laquelle vient buter toute espérance mais le seuil d’une vie nouvelle, plus juste, plus forte, plus vraie (…). Pas de vie sans dépossession car il n’y a pas de vie sans amour ni d’amour sans abandon de toute possession

(…) La Passion de Jésus est d’abord passion pour Celui qu’il appelle : Abba ! Père. Ce n’est pas une pulsion de mort mais une passion d’amour (…). Cette passion engage Jésus dans un véritable « combat » pour faire reculer en lui-même et autour de lui tout ce qui peut s’opposer à cet amour et à cette vie (…). Avec Jésus nous refusons la logique de la violence ou de la puissance qui contredisent l’amour et la vie. La Croix est exactement là, et non dans n’importe quelle souffrance. Prendre sa Croix à la suite du Christ, comme il nous le demande explicitement, c’est donc entrer lucidement avec lui dans le don de notre vie pour continuer l’œuvre créatrice de Dieu-Père. Cette création à laquelle Dieu nous associe avec le Christ, comporte le sacrifice de nos intérêts immédiats, de nos instincts de possession et de domination. Elle se heurte aussi aux forces de destruction. Alors Jésus, par sa vie, sa mort et sa résurrection, nous donne de croire que la Création est le seul sens intérieur de la vie. L’amour nous fait participer à cette Création sans cesse renouvelée dans la foi et l’espérance. Il est le sens de notre vie, de notre mort et de notre résurrection : « Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. » (1 Jean 4, 16)

(les caractères en gras ou soulignés ont été rajoutés pour faciliter la lecture)

Ut Sinti Unum n°590 - Avril 1996 - Frère Pierre Claverie, o.p., évêque d’Oran

[1Pierre Claverie, né le 8 mai 1938 à Bab-el-Oued (Alger) et mort assassiné le 1er août 1996 à Oran, est un prêtre dominicain français d’Algérie, évêque d’Oran de 1981 jusqu’à sa mort. Inclus dans le groupe des martyrs d’Algérie, il a été proclamé bienheureux le 8 décembre 2018 à Oran, en Algérie.

Voir en ligne : Pierre Claverie